Les rendements décroissants des chasses commerciales et la dévalorisation des trophées

Une chose est juste lorsqu’elle tend à préserver l’intégrité, la stabilité et la beauté de la communauté biotique*. Elle est injuste lorsqu’elle tend à l’inverse”.  Aldo leopold.

*  En écologie, les facteurs biotiques représentent l’ensemble des interactions du vivant sur le vivant dans un écosystème. : les ressources alimentaires, les relations trophiques de prédation, la coopération, la compétition, le parasitisme, etc.

Cet article est inspiré par la lecture de quelques pages (1) d’Aldo Leopold (2), chasseur d’autrefois et pionnier américain de la pensée écologique. Il est l’auteur du célèbre “Almanach d’un comté des sables”, dans lequel il défend l’idée de la nécessité d’une relation responsable entre les humains et les territoires qu’ils habitent.

Il y a longtemps, dans la nature sauvage, à la chasse, un trophée attestait du courage et de la ruse de son propriétaire lorsqu’il avait réalisé l’exploit de triompher d’un gibier redoutable en le réduisant à sa merci. Les animaux tués servaient alors à nourrir les humains, organisés en tribus nomades de chasseurs / cueilleurs, bien avant l’apparition de la sédentarité et de l’agriculture.

De nos jours, les rares espaces vierges qui subsistent encore – ceux qui ont été épargnés par la révolution industrielle et, plus récemment, par celle de l’agriculture chimique et qui, en outre, ont échappé à la formidable extension des habitats humains – sont repoussés loin des villes et des villages.
Cette disparition de la nature, autrefois façonnée par l’homme sans perte de biodiversité majeure, sauf pour les plus grandes espèces, provoque la disparition de la faune sauvage, au grand dam des amateurs de nature d’aujourd’hui et de l’humanité de demain. 

Dans cet environnement appauvri, les pratiques de la gestion cynégétique des territoires de chasse – comme le nourrissage du grand gibier, les lâchers de petit gibier d’élevage et la persécution acharnée des prédateurs naturels – augmentent artificiellement la quantité de gibier, bien au-delà des ressources naturelles et de la capacité d’accueil des milieux. Cela afin d’offrir davantage de prises à chaque chasseur ou autant à un plus grand nombre de ceux-ci.
Ainsi, dans certaines grandes chasses d’affaire de Wallonie, comme dans la région de Saint-Hubert,  la participation à une journée de chasse peut coûter jusqu’à 2.OOO euros, alors il faut un beau tableau de chasse pour son argent !
Les rendements financiers des chasses d’affaires en bénéficient, mais c’est au détriment de l’éthique et de la qualité de la chasse.

Cette course à la rentabilité cynégétique, qu’elle soit financière ou qu’elle se traduise par le grand nombre d’animaux abattus, dans une nature réduite et morcelée, est par contre sujette à la loi des rendements décroissants  : 

  • elle se fait aux dépens des autres espèces concurrentes du chasseur – les prédateurs naturels du gibier entretenu artificiellement – et au  détriment des espèces non soumises à la chasse ;
  • elle nuit aux cultures agricoles et à la sylviculture ;
  • elle réduit drastiquement les capacités de résilence des forêts à la crise climatique
  • elle accélère la perte de biodiversité naturelle :
    • l’altération de la flore suit d’ordinaire la gestion artificialisée des animaux et sa composition s’appauvrit peu à peu, même dans les coins non encore exploités par l’homme ;
    • les animaux sauvages, déjà privés d’espace, perdent leur nourriture ;
  • elle se fait, sur le long terme, au détriment des finances des communes (3) :  les dégâts et l’abroutissement de la végétation herbacée et ligneuse par le gibier surnuméraire freinent la régénération forestière, alors que les revenus deviennent inférieurs aux coûts dus e.a. à la dévalorisation du bois et aux frais liés à la mise en place de protections contre le grand gibier.

Ces pratiques de la chasse de quantité – celle qui favorise la surabondance des sangliers et des cervidés en forêt et, en plaine, la multitude des faisans, perdrix et colverts, tous  élevés pour le tir – rendent difficile la survie ou la reproduction d’autres espèces non chassables et celle des plantes naturelles dont ces animaux se nourrissent.  

Quant aux trophées, objets dévalorisés qui n’ont plus aucune valeur symbolique. ils témoignent désormais du besoin qu’a le chasseur de loisir de s’approprier la faune par plaisir, alors que le “dividende” du capital nature des forêts publiques semble réservé, avec l’assentiment des autorités, à une minorité de chasseurs.
Voilà qui explique sans doute la quête de trophées à l’étranger où davantage de nature “à l’état brut” subsiste encore, pour le moment, pour les plus nantis et où l’opposition des “locaux” reste gérable par ce puissant lobby

  1. Aldo Leopold. “L’éthique de la terre / Esthétique d’une protection de la nature”. Traduit de l’anglais par Aline Weill. Petite biblio Payot. 
  2. Aldo Leopold (11 janvier 1887 – 21 avril 1948) est un forestier, écologue et écologiste américain. Il a influencé le développement de l’éthique environnementale moderne et le mouvement pour la protection des espaces naturels. Aldo Leopold est considéré comme l’un des pères de la gestion de la faune et de la flore et de la protection de l’environnement aux États-Unis”. Source Wikipedia.
  3. François Baar, Benoît Baudry et André Pirothon. “Les revenus des loyers de chasse sont-ils réellement bénéficiaires pour les propriétaires en cas de surdensité de gibier ?”.  Forêt Wallonne N°130, mai / juin 2014.